Le célibat, grand impensé contemporain à l’épreuve du confinement

Il est une catégorie de personnes qui vivent de manière particulière le confinement, et dont pourtant presque personne ne parle : les célibataires, éternels oubliés de nos sociétés individualistes.

S’il est une chose sur laquelle tous les confinologues s’accordent, c’est que la crise que nous traversons marque le triomphe de la famille comme valeur refuge. Faisant fi de la prudence épidémiologique, beaucoup ont préféré traverser la France de part en part pour se confiner en famille plutôt que de vivre cette période esseulés ; et l’on ne compte plus les articles célébrant les vertus de solidarité, de protection, de réconfort inhérentes à la cellule familiale – cette cellule familiale qui pourtant, depuis des décennies, a été le réceptacle favori des moqueries et des rancœurs du monde progressiste en marche. Les conseils pratiques qui remplissent désormais les journaux : comment occuper les enfants, comment choisir des occupations qui fédèrent les uns et les autres, comment alterner moments d’intimité préservée et moments de rassemblement – comment aussi, bien sûr, éviter que les inéluctables tensions conjugales ne dégénèrent – présupposent tous ou presque l’appartenance du lecteur à une famille bien vivante et bien fournie.

Cible privilégiée de dommages psychologiques collatéraux

À en croire les médias et les discours publics, la population française se diviserait en plusieurs sous-catégories : les enfants, par définition confinés avec leurs parents ; les étudiants, qui ont majoritairement choisis de rejoindre ceux-ci pour cette traverser cette période ; les familles, recomposées ou non ; et les personnes âgées, dont on évoque à juste titre le tragique isolement dans les Ephad – au risque d’oublier qu’elles n’y résident pas toutes, loin de là. Manquent au tableau les célibataires, qui ne sont le plus souvent jamais évoqués. Pourtant, plongés par définition dans un total isolement – sauf s’ils ont décidé de rejoindre des parents ou des amis -, ils sont la cible privilégiée des dommages psychologiques collatéraux liés au confinement. Mais, apparemment, ce n’est pas un sujet. Ils ont l’habitude, à vrai dire, d’être passés par pertes et profits : depuis des décennies, les célibataires sont le grand impensé de nos sociétés individualistes. Le seul à ne pas les oublier étant le fisc, qui trouve en eux d’inépuisables vaches à lait.

Combien sont-ils, au juste, d’ailleurs ? Difficile à savoir, car leur situation juridique se confond avec celle des personnes qui ont choisi de ne pas officialiser leur union par un mariage, mais qui n’ont de célibataires que le nom, ou plutôt le statut légal : ces “faux célibataires” représentaient en 2016 20% des personnes vivant en couple. Pas plus que le statut marital légal, le nombre de personnes vivant seules ne permet pas de renseigner sur le nombre de véritables célibataires, celui-ci comptabilisant un grand nombre de divorcés, dont une bonne part reçoit régulièrement la visite de ses enfants en garde partagée, des couples qui ne cohabitent pas (essentiellement des jeunes), ou des personnes entre deux “relations”. 

Ruine des sociabilités traditionnelles

De fait, le mot de “célibataire” recouvre des réalités bien différentes : personne vivant seule ou personne n’ayant jamais été mariée, personne qui au moment présent n’est pas en couple ou personne qui ne l’a jamais été (en 2011, d’après l’Insee, ceux-ci étaient 18,4% des hommes majeurs et 12,3% des femmes, les gros bataillons statistiques se trouvant dans les tranches d’âge 18 à 34 ans ; mais dans la tranche d’âge 45-54 ans, cela représentait encore 9,4% des hommes et 6,3% des femmes). On ne sait pas combien ils sont, mais on sait en revanche que la société contemporaine les multiplie à loisir : favorisant le triomphe sans limite de l’individu-roi, sapant les uns après les autres tous les fondements du mariage, ou travaillant assidument à la ruine des sociabilités traditionnelles qui étaient le moyen et la condition de beaucoup d’unions. Avec le même mot de “célibataire”, donc, personne ne parle de la même chose – mais encore faut-il qu’on en parle… 

Il n’est sans doute pas anodin qu’aux yeux de l’Insee, une personne occupant seule un appartement n’en constitue pas moins un “ménage”

Interrogé par le Figaro du 21 mars sur la façon de bien vivre le confinement, le père abbé d’une communauté bénédictine résumait ainsi ses conseils : savoir pratiquer, au sein de la famille, « un équilibre subtil entre solitude et vie commune » ; à lire l’ensemble de l’entretien, il semblait que cet excellent moine n’eut même jamais entendu parler des célibataires. On s’en prend peut-être un peu facilement à un représentant de l’Église – sans doute pour se revenger un peu d’avoir ingurgité des centaines d’homélie où les applications pratiques des préceptes évangéliques étaient systématiquement puisées dans la vie conjugale – car il n’est pas d’institution qui échappe à cette cécité. Il n’est sans doute pas anodin qu’aux yeux de l’Insee, une personne occupant seule un appartement n’en constitue pas moins un “ménage”, au même titre qu’un couple avec cinq enfants… 

Intriguante ou irritante en temps ordinaire, cette cécité devient proprement choquante à l’heure où le confinement interdit aux célibataires la seule vie sociale dont ils disposent : celle qu’ils trouvent en dehors de chez eux, dans leur cadre professionnel (pour ceux d’entre eux du moins qui sont passés au télétravail) ou dans leurs sorties amicales ou festives, désormais prohibées. Et où ils se trouvent donc particulièrement menacés par les répercussions psychologiques d’un isolement forcé d’au moins huit semaines.

Et cela n’est bien sûr aucunement un hasard : car si la société contemporaine se désintéresse de la réalité du célibataire, c’est qu’elle ne voit en lui qu’un avatar d’une autre réalité qui l’intéresse bien davantage : l’individu atomisé, qui est le rouage favori du capitalisme mondialisé. Dans l’imaginaire de nos sociétés libérales avancées, le célibat, forcément choisi (dans le grand marché libéral-libertaire des sentiments dénoncé à longueur de romans par Michel Houellebecq, toute demande est censée rencontrer un jour ou l’autre une offre qui lui corresponde), n’est jamais une épreuve, une souffrance, un chemin de croix. Dans l’inconscient collectif, le célibataire est en effet avant tout un individu libre de tout entrave, jouissant sans restriction aucune du plus précieux trésor des sociétés ouvertes : la liberté d’aller et de venir, quand bon lui semble, sans avoir à consulter un conjoint, ni à traîner derrière lui d’encombrants bambins. Libre de ses choix, sans charge financière autre que la sienne propre, le célibataire est réputé être tout entier disponible pour le nirvana ultime de l’homo festivus – sortir, faire la fête, s’éclater ! Et bien sûr consommer… Le célibataire, chair à profits par excellence de la société de consommation, comment nos sociétés guidées par une économie réduite à l’intérêt matériel immédiat n’y verraient-elles pas une espèce bienheureuse, à faire proliférer autant que faire se peut ?

Ultramoderne solitude

Homme libre par excellence, combien de fois un célibataire, le temps d’une vie, se sera-t-il entendu répéter par tel ou tel parent excédé des caprices de son grand ado ou épuisé par une nuit passée aux urgences pour le petit dernier, ou bien encore harassé par une dispute conjugale : “Tu ne connais pas ton bonheur !” Et de se retenir de rétorquer que, de fait, non, son bonheur, il ne le connaît pas…

Bien sûr, le bonheur, il est loisible de le trouver dans tous les états de vie, et nombre de célibataires le rencontrent grâce à leur vie intérieure ou le sens qu’ils trouvent à leur existence dans le don de soi au service des autres. Beaucoup d’autres, sans qu’il y aille de leur faute, n’y parviennent pas et ne se réfugient dans une vie sociale hyperactive (quand ils en ont la chance : pensons par exemple aux agriculteurs, à qui cette échappatoire n’est pas offerte) que pour fuir le constat indéfiniment répété d’un appartement sempiternellement vide d’autre chose que l’écho de leur propre voix, d’une vie de famille inexistante. Durant les deux mois de confinement où cette fuite n’aura plus été possible, il est probable que le retour sur soi favorisé par la crise aura été, pour ceux-là, pour le moins douloureux. L’avenir dira, dans les cabinets des psychiatres, chez combien d’entre eux le retour du refoulé se sera traduit par une dépression plus ou moins grave. Malgré les efforts souvent pathétiques de tous les coachs en développement personnel et autres maîtres spirituels qui les invitent à “spiritualiser leur célibat”, tous les célibataires, heureux ou malheureux, éprouvent en tout cas dans leur chair la profonde vérité biblique : « Il n’est pas bon que l’homme soit seul. »

Alors, puisqu’on nous promet que “le jour d’après ne sera pas comme le jour d’avant”, il serait plus que nécessaire que, de ce retour sur soi, la société et l’État prennent aussi leur part. Que des gouvernements qui (parfois) valorisent la famille en paroles cessent, en actes, de tout faire pour que la société ne soit autre chose qu’un agrégat d’individus affranchis de tout lien. Que l’on se demande pourquoi et comment nos sociétés sont devenues des machines à fabriquer de “l’ultramoderne solitude” – et, surtout, que l’on s’attelle enfin à y remédier. 

Source : https://www.valeursactuelles.com/clubvaleurs/societe/le-celibat-grand-impense-contemporain-lepreuve-du-confinement-118164

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *